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Parler, falar, hablar, parlare, to speak, sprechen… Conversations « expérimentatrices » autour de l’enseignement des langues

Publié le 31 mars 2016 Mis à jour le 13 janvier 2017

Conversations « expérimentatrices » autour de l’enseignement des langues Questionnements théoriques et pratiques, propositions pour imaginer d’autres formes d’enseignement des langues.

Date(s)

le 7 avril 2016

14h30
Lieu(x)
Bâtiment V
Salle V13

Réflexion avec témoignages, présentations d’étudiants, d’acteurs et d’enseignants, à partir de l’atelier bilingue de Graça Dos Santos, «Passages du corps à la voix, à la recherche de l’autre » - UFR Langues, Littératures et Civilisations Étrangères et Régionales (LLCER) / Département de Portugais (Université Paris Nanterre) dans le cadre des « Complicités » de la 10e édition du festival Parfums de Lisbonne.

« Choisir à l’âge adulte, […], de quitter son pays et de conduire le reste de son existence dans une culture et une langue jusque là étrangères, c’est accepter de s’installer à tout jamais dans l’imitation, le faire-semblant, le théâtre ». (Huston, 1999 : 30)

A l’instar de Nancy Huston, qui pour évoquer son déplacement vers la France (elle vient du Canada, est de langue anglaise, le français est sa deuxième langue) parle de « théâtre de l’exil », nous considérerons qu’apprendre une langue c’est imiter la langue de l’autre, imiter l’autre qui parle sa langue. « L’étranger, donc, imite. Il s’applique, s’améliore, apprend à maîtriser de mieux en mieux la langue d’adoption » (Huston, 1999 : 33). Cette forme d’imitation consciente peut être source d’inspiration pour imaginer d’autres formes d’enseignement des langues étrangères.

 

Au département de Portugais de l’université Université Paris Nanterre, depuis 10 ans, pour enseigner la langue orale on met à profit la pratique de la scène et les activités liées aux arts du spectacle, les cours de langue orale sont donnés sous forme d’atelier bilingue. A partir d’une langue matrice (le plus souvent, le français), on propose un chemin vers au moins un autre idiome. Il s’agit de suggérer une autre approche/expérience de la notion de langue tant en linguistique qu’au théâtre. Il est évident que la pratique de cet art mène à une prise de conscience du corps porteur d’une articulation, d’une voix, outils indispensables à la bonne maîtrise d’une langue et dont nous débusquerons toutes les potentialités. Les ateliers seront ainsi le lieu d'éclosion des capacités souvent méconnues et dont chacun est porteur; cette découverte individuelle est accompagnée d’un parcours en commun, au sein du groupe constitué.

Le bilinguisme et ce qu’il implique par ses contrastes phonétiques et linguistiques et ses conséquences sur le travail de l’apprenant est ici un élément/outil fondamental. Les participants pourront consécutivement jouer en français puis en portugais ou dans une autre langue de leur choix. Ils pourront également mêler les langues: en donnant corps à des différences dans leur articulation, ils rendront immédiatement visibles les mutations et les variations opérées au moment de porter une autre langue, de la mettre en mouvement au sens propre. On frôle donc les sciences du langage tout en s’engageant dans le champ de l’interculturel. A partir d’une langue matrice commune à tous, on ouvre le champ des comparaisons. En réalité, on s’aperçoit que l’idiome utilisé comme base de communication lors des ateliers n’est pas le même selon les sujets parlants, diffère selon les perceptions et les particularités de chacun ; d’emblée on doit aiguiser ses sens : chaque individu a une voix différente, une articulation, une prosodie personnelles… C’est une forme d’appropriation de la langue, souvent inconsciente, qui reflète l’expérience affective et psychique de chacun au fil de l’acquisition puis de la maîtrise du langage.

Il s’agit donc, dans un premier temps de prendre conscience de sa propre façon de parler la/sa langue. C’est à la fois une forme d’introspection de l’individu analysant son corps porteur de voix et de parole et déjà un travail sur la précision, l’observation puis sur la capacité de formuler ces éléments de soi tout à coup débusqués. L’atelier jouera là pleinement son rôle : avant d’évoquer le mot articulé, il faut comprendre la respiration, la voix et plus largement le corps et les lieux fondamentaux qui propulsent l’air vers les cordes vocales. Le locuteur comprend alors que tout son corps embrasse et propulse sa voix, ses mots sa langue… Le rôle du groupe constitué en atelier est fondamental : l’individu qui nous jouxte perçoit les caractéristiques de notre être extériorisées, de façon plus immédiate et aiguë ; il nous renvoie, il formule cet autre soi dissimulé en nous. Parfois, cette observation d’autres devient aussi propice au miroir. Parti à la recherche de l’autre latent en soi, on rencontre et observe l’autre qui nous côtoie et que l’on apprend à mieux regarder, à mieux écouter.

 

Notre approche envisage l’unité des trois instances corps / voix / parole et le corps est considéré comme puissance vocale articulante et motrice. Il s’agit de comprendre le vertigineux voyage qui se déclenche lorsqu'on essaie de reproduire une autre langue; les acquis et les automatismes de la langue maternelle côtoient l'inconnu de la nouvelle langue pour laquelle tous les sens doivent être mis à profit pour la meilleure perception afin d'aboutir à une reproduction précise. C’est d’abord par un travail où la voix est déconnectée de tout contenu parlé ou exprimé que l’on parvient à libérer les participants des ateliers et, très vite, il devient évident que la présence « c’est la façon d’être du corps dans l’écoute visuelle et auditive » (Steiger, 2001 : 120). Le refus d’une compréhension purement intellectuelle laisse place à l’expression vivante. Tout cela n’est possible que par des exercices qui permettent de réapprendre le corps, le souffle, le geste, le mouvement, le déplacement, la relation aux choses, la dissociation du mot au geste, le rapport avec le groupe et les partenaires

Graça Dos Santos «, «Je est un autre ». L’expérience du bilinguisme et du théâtre pour enseigner et apprendre une langue », Langages, n° 192, décembre 2013, p. 111-117

Graça Dos Santos, « La reconnaissance de soi à travers le corps de l’autre : quand un cours de langue orale ouvre sur le théâtre de la vie », in De la singularité dans la communication interculturelle : approches transdisciplinaires, Louys, Gilles et Sauvage, Emmanuelle (dir.), Paris, L’Harmattan, 2014, p. 175-182.

Nancy Huston, Nord perdu, 1999, Arles, Actes Sud.

André Steiger, « Le jeu comme transparence », in Féral, Josette, Les chemins de l’acteur, former pour jouer, 2001, Montréal, Editions Québec Amérique INC.

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Mis à jour le 13 janvier 2017